Chesterton vescovo e clown

 

Chesterton santo, canonizzato in piena regola da Santa Romana Chiesa? C’è da giurare che lo scrittore avrebbe reagito con una risata. Ma l’idea non dev’essere tanto peregrina se a riproporla periodicamente non sono soltanto i numerosi devoti di questo autore di… culto, ma anche teologi e vescovi. A cominciare da monsignor Peter Doyle della diocesi di Northampton, nel cui territorio si trova la parrocchia frequentata da Chesterton (vedi Famiglia cristiana, 15 gennaio 2017).
Ora anche il colombiano Juan Esteban Constaín istruisce in un romanzo (L’uomo che non fu giovedì, Fazi Editore, 2016) il processo di canonizzazione del grande G.K.C. Il suo divertissement letterario convoca testimoni del calibro di Borges, Casanova, Georges Bernard Shaw e John Lennon. Ed è un peccato che la trovata centrale – che non riveliamo – sia così poco convincente. Il romanzo è godibile e la conclusione avrebbe incantato lo stesso Chesterton: «la santità non è roba da santi» e non ha nulla a che fare con i santini, le sdolcinature di una spiritualità fuori della storia. E neppure con gli attestati di qualche congregazione vaticana.

Qui vi propongo un articolo che ho pubblicato sul sito del qutidiano La Croix, per la riedizione dell’autobiografia di Chesterton, L’homme à la clef d’or (Les Belles Lettres éditions).

« Vu de face, il ressemble à un évêque, mais l’évêque se tourne et voilà le clown », disait de lui le critique italien Emilio Cecchi, qui l’avait bien connu. Clown et évêque : la définition n’aurait pas déplu à Chesterton. Car, sous les traits d’ecclésiastique bien en chair, il y avait un jongleur et un troubadour, un clown espiègle comme tous les clowns. Ou que certains de ses personnages : le père Brown, bien sûr, et l’inoubliable juge Basil Grant qui « accusait les justiciables non pas de leurs évidentes transgressions de la loi, mais de choses dont on n’avait jamais entendu parler dans une salle de justice, d’égoïsme illimité, manque d’humour, indulgence délibérée à la morbidité ».

Évêque et clown, Gilbert K. Chesterton, né à Londres, en 1874, « de parents aisés, ou, comme on dit, convenables, et cependant honnêtes », a passé toute sa vie à se perfectionner dans le seul art dont il tirait quelque fierté, celui d’être loufoque : défi impossible, car « loufoquerie » et « perfectionnement » – on le sait – sont antonymes, on l’est ou on ne l’est pas. Et l’écrivain anglais, converti au catholicisme en 1922, l’était, car il en avait absorbé le virus avec les premières gouttes de thé et les premières cuillerées de gelée à la menthe dans son roast-beef. De la loufoquerie comme l’un des beaux-arts témoignent ses livres, du Club des métiers extravagants à L’homme qui s’appelait Jeudi et à l’autobiographie, L’homme à la clef d’or, que Les Belles Lettres rééditent dans la traduction magnifiquement désuète de Maurice Beerblock (1948). Chesterton - couverture

Homme à la clef d’or, certes, à l’image de son père : « un magicien ouvrant les portes des châteaux habités par des esprits ». Il n’empêche que lui, l’écrivain, essaya un jour d’ouvrir la porte de sa maison avec un tire-bouchon et que sa femme et ses amis en rient encore dans l’au-delà.

Borges aimait la magie et le brio de Chesterton, mais surtout « son admirable modestie et sa courtoisie ». Car il ne parlait pas de lui comme ces gens de lettres qui « nous parlent d’eux-mêmes sur un ton distant et révérencieux, comme s’ils parlaient d’un parent illustre qu’ils rencontreraient parfois à des veillées funèbres ». Au contraire, Chesterton « bavarde familièrement avec Chesterton et parfois même se moque de lui ». De lui, mais aussi, très gentiment, de ces personnages accablés par « un excès de lenteur et de solennité », tel Henry James qu’il n’aurait pas osé comparer – comme l’avait fait Herbert G. Wells – à « un éléphant s’efforçant de ramasser un petit pois », mais qui, quand même, lui faisait penser « à quelque chose qui, muni d’une trompe sensible et flexible, eût tâtonné à travers une forêt de faits, de faits souvent invisibles à nos yeux ».

Inutile de chercher des dates et des suites d’événements dans L’homme à la clef d’or : y sont les données biographiques strictement nécessaires au récit. Mais l’on y trouve des portraits d’amis (Hilaire Belloc entre tous), des réflexions sur la foi et la liberté religieuse. Et sur le métier de journaliste qu’il avait pratiqué pendant longtemps dans les rédactions et dans les vieilles tavernes de Fleet Street, ces tavernes « pleines de lettrés ivres et de poètes affamés; pleines de toutes sortes de personnages pervers qui allaient parfois jusqu’à tenter de dire la vérité ».

Malgré le nombre de personnes, de faits ou de coutumes qui peuvent paraître mystérieux ou abscons aux lecteurs de ce côté de la Manche, cela jongle, cela pétille. Le funambule nous émerveille, le clown nous fait rire. Mais l’évêque, entre une tasse de thé et une bonne bière, nous dit, mine de rien, la vérité.

 

 

(1) Gilbert Keith Chesterton, L’homme à la clef d’or, Paris, Les Belles Lettres, 2015, 448 p.